Le deuil sur LinkedIn

Le deuil a-t-il sa place sur LinkedIn ?

Faut-il afficher une pause professionnelle liée à un deuil sur LinkedIn ou un CV ?

Il y a quelques années, je suis tombée sur cette catégorie proposée par LinkedIn pour expliquer une interruption professionnelle liée à un deuil. Avant cela, j’ignorais qu’elle existait. A vrai dire, j’aurais aimé la trouver plus tôt. Quand j’en avais réellement besoin.

Et puis récemment, en parcourant les options de mon profil, je me suis arrêtée à nouveau sur ce mot dans cette fonctionnalité : Bereavement. Le terme apparait encore en anglais malgré mon profil configuré en français. C’est normal apparemment.

LinkedIn et le deuil. Je ne pensais pas voir un jour ces deux mots réellement se croiser, encore moins en faire un article.

Quelle est aujourd’hui la place du deuil dans une trajectoire professionnelle ? Je me le demande, parce que, pendant longtemps, tout ce qui relevait de l’absence ou de la fragilité semblait devoir rester discret dans le monde du travail. J’en ai fait les frais après le décès de mon deuxième enfant lorsque je m’acharnais à retrouver un boulot et que j’étais très active sur LinkedIn.

Les profils ont l’air plus linéaires qu’ils ne le sont réellement

LinkedIn pullule de parcours plus linéaires qu’ils n’en ont l’air. Pourtant, sachant qu’il y a plus d’un milliard d’utilisateurs dans le monde, on ne va pas me dire que peu d’entre eux ont connu un ou plusieurs deuils. On ne va pas me dire non plus que nous sommes si peu à avoir eu besoin de faire une pause professionnelle, de souffler, de se questionner sur leur carrière? Peut-être sous couvert de burn-out, mais là, je m’engage peut-être dans un autre sujet.

Quand on fait défiler les profils, tout semble souvent bien maîtrisé. Les expériences s’enchaînent proprement. Les dates sont cohérentes. Les compétences, les promotions et les réussites ne laissent pas ou peu de place à autre chose.

Cependant, il existe aussi des trajectoires beaucoup moins linéaires qu’on ne l’imagine avec plein de raisons de vie différentes, dont un deuil.

Pendant longtemps, les interruptions de carrière ont souvent été perçues comme quelque chose qu’il fallait éluder. Moi, j’ai eu l’impression de devoir me justifier car je n’arrivais pas à le masquer ce grand trou dans mon CV, qui s’agrandissait et continuait à susciter des questions lors d’entretiens d’embauche.

« Que s’est-il passé pendant cette période ? Pourquoi cette pause ? Pouvez-vous m’en parler ? »

Et là, c’était fini pour moi.

LinkedIn et le deuil

En 2022, LinkedIn a lancé sa fonctionnalité “Career Break”, permettant d’indiquer certaines interruptions professionnelles directement dans le parcours affiché sur le profil. Je reprends ici ce qui est indiqué sur la plateforme :

« Les expériences sortant d’un parcours professionnel linéaire peuvent faire de nous de meilleurs collègues, partenaires et leaders d’opinion. Partagez ces instants qui vous rendent unique. »

Parmi les catégories proposées figurent notamment :

  • la parentalité,
  • le rôle d’aidant,
  • des problèmes de santé,
  • une reconversion, etc.
  • ou encore le deuil.

A ce jour, le terme utilisé par LinkedIn en français reste souvent affiché en anglais : Bereavement. N’avons-nous pas de mot qui illustre cela ? Ami.e.s. DRH? Quel terme utilisez-vous ?

Quand le deuil bouleverse une trajectoire professionnelle

On le constate en entreprise et on peut lire dans certains articles à quel point le deuil peut bouleverser un retour au travail, des recherches d’emploi ou certains entretiens d’embauche.

Ce qui me plaît, c’est le fait qu’un réseau comme LinkedIn reconnaisse officiellement qu’un deuil puisse laisser une trace visible dans un parcours professionnel.

Le deuil demande à certains de ralentir, de se questionner, de changer d’air, de prendre du temps pour eux plutôt que de le dédier à une entreprise. Le deuil ne s’arrête pas lorsqu’on retourne travailler. Le deuil ne se dissout pas toujours devant la porte du bureau.

Certaines personnes continuent à fonctionner avec une fatigue immense, des difficultés de concentration, un esprit saturé ou cette impression étrange d’être présentes physiquement tout en étant ailleurs intérieurement. D’autres ont besoin de prendre des distances avec leur vie professionnelle.

Rechercher un emploi tout en étant profondément endeuillée

Je me souviens de cette période où je cherchais moi-même du travail alors que j’étais profondément endeuillée.

Je répondais à des offres sur LinkedIn ou ailleurs. Je préparais des candidatures, des interviews, me concentrais tant bien que mal sur des case studies lorsque j’étais dans les derniers candidats sélectionnés.

Il fallait continuer à parler d’avenir, de projets, de vision dans 5 ans alors qu’une partie de mon esprit revenait sans cesse à ce que je traversais et que je ne savais absolument plus me projeter.

Et puis il y avait cette difficulté à expliquer les trous dans mon CV sans forcément avoir envie de raconter l’inracontable lors des entretiens et en sachant que ça allait plomber l’ambiance et me desservir.

Certaines périodes ne sont ni des années sabbatiques inspirantes, ni des projets entrepreneuriaux soigneusement construits. Non, certaines pauses carrières vous tombent tout simplement dessus sans prévenir.

Une fonctionnalité LinkedIn qui dit plus qu’elle n’en a l’air

Lorsque LinkedIn a lancé sa fonctionnalité “Career Break” en 2022, la plateforme expliquait vouloir contribuer à normaliser les parcours non linéaires. Selon une étude menée par LinkedIn auprès de 23,000 travailleurs et recruteurs, près de deux tiers des professionnels auraient déjà connu une interruption de carrière à un moment de leur vie. Et pourtant, quelques années plus tard, malgré cette réalité très répandue, les pauses professionnelles restent encore souvent associées à une forme de fragilité ou d’instabilité.

L’intention de LinkedIn de permettre d’ajouter le deuil à une pause carrière est particulièrement humaine et bienveillante. Mais en réalité, avons-nous face à nous des recruteurs ou des personnes qui le sont autant ?

En permettant cela, LinkedIn suggère que certaines expériences difficiles ou atypiques pourraient aussi transformer notre regard, notre manière de travailler ou notre rapport aux autres, un changement de secteur, de fonction ou tout simplement notre vie professionnelle.

Cela ne signifie évidemment pas que le deuil “apporte” quelque chose de positif à tous. Je me méfie toujours un peu des discours qui cherchent absolument à donner du sens à la douleur. Non, le deuil n’est pas une masterclass pour tout le monde.

Mais il est vrai que certaines épreuves modifient profondément une trajectoire humaine. Elles déplacent parfois nos priorités, notre regard sur le travail, notre rapport au temps ou à la performance.

Et peut-être est-ce aussi cela que cette fonctionnalité révèle discrètement : derrière les parcours professionnels visibles, il existe des expériences de vie qui transforment les personnes bien au-delà de leur CV.

Le deuil devient-il plus visible dans nos identités numériques ?

Alors que je m’intéresse de près à la question du deuil à l’ère digitale, ma question est alors la suivante : le deuil devient-il plus visible dans nos identités numériques ?

Depuis plusieurs années, les réseaux sociaux modifient notre manière de parler du deuil. Sur Facebook, certains profils deviennent des espaces de mémoire. Sur Instagram et Tik Tok, des personnes partagent des fragments de douleur, des hommages ou des témoignages avec du texte ou des vidéos.

Et sur LinkedIn, les récits qui mêlent le personnel au professionnel deviennent nettement plus visibles et acceptés qu’auparavant.

La frontière entre vie pro et intime semble moins étanche qu’il y a quelques années. La pandémie est passée par là, l’arrivée des nouvelles générations dans la vie professionnelle aussi. Les mentalités qui évoluent. Et au fond, cela paraît assez logique. C’est une extension numérique de ce que certains de vos collègues auraient pu savoir de vous grâce aux pauses café.

Je ne sais pas combien de personnes utilisent réellement cette catégorie sur LinkedIn. La plateforme communique très peu sur ce sujet. Je n’ai d’ailleurs trouvé aucun chiffre.

Même si certains exposent davantage leur vie privée, afficher publiquement un deuil dans son parcours professionnel reste probablement difficile pour beaucoup de personnes, et alors que je fais partie de ces personnes, je vous garantis que cela demande du courage.

Faut-il afficher une pause carrière liée à un deuil sur LinkedIn ?

Certains d’entre vous me diront que cela n’a pas lieu d’être. D’autres seront en faveur.

Je ne pense pas qu’il existe une bonne réponse universelle mais j’apprécie la possibilité de le faire. Certaines personnes préféreront garder cette période dans leur sphère intime. D’autres ressentiront peut-être le besoin d’expliquer une interruption professionnelle ou simplement de ne plus avoir à cacher une partie importante de leur parcours.

Mais au-delà du choix individuel, le simple fait que cette possibilité existe me semble déjà révélateur.

Les plateformes numériques sont le miroir de nos sociétés et semblent reconnaître que les trajectoires humaines ne suivent pas toujours une ligne droite. Et c’est peut-être cela qui m’a le plus interpellée en découvrant enfin cette possibilité sur LinkedIn.

Pas uniquement la fonctionnalité elle-même.

Mais ce qu’elle raconte de notre rapport au travail, à la performance et à la place accordée aux fragilités humaines dans nos parcours professionnels. Un.e cadre carriériste qui travaille comme un.e dingue depuis des années, peut – malheureusement – être touché.e par un drame et voir son équilibre atteint.

Une simple ligne sur LinkedIn ou sur un CV

Je repense parfois à cette période où je me forçais de continuer à avancer professionnellement alors qu’une partie de moi était encore figée profondément dans le deuil et me demandait de ralentir.

  • À toutes ces candidatures envoyées dans la souffrance.
  • À cette fatigue (in)visible que je traînais aux entretiens d’embauche.
  • À cette impression étrange de devoir rester crédible, dynamique, professionnelle.
  • A me prendre des murs, des refus et à recommencer mes recherches.

À l’époque, je n’aurais probablement jamais imaginé qu’un jour LinkedIn intégrerait officiellement le deuil parmi les raisons possibles d’une pause professionnelle. Une manière, peut-être, de ne pas devoir tout justifier. Ni rendre un “trou” dans un parcours plus acceptable en racontant ce que l’on traverse dans sa vie personnelle.

Et pourtant, malgré l’existence de cette catégorie, je n’aurais moi-même probablement pas tout de suite osé l’insérer dans mon CV.

Aujourd’hui, je me demande combien de personnes osent réellement afficher une pause liée au deuil sur leur profil.

Une simple ligne. Mais sa présence raconte quelque chose d’important : derrière les profils optimisés, les expériences soigneusement présentées et les trajectoires professionnelles que l’on a envie de mettre en avant, il y a aussi des êtres humains traversés par des pertes, des ruptures de parcours, et des fragilités qui ne disparaissent pas derrière un masque à l’entrée du monde du travail.

Derrière ces pauses carrière, des transformations possibles

Professionnellement, certaines pauses transforment parfois une personne. Elles peuvent déplacer le regard que l’on porte sur le travail, sur soi, sur les autres, sur le rythme que l’on s’impose, sur ce qui a du sens, sur ce que l’on considère comme important ou non.

Certaines personnes développent de nouvelles compétences pendant ces périodes. D’autres renforcent des qualités qu’elles possédaient déjà sans forcément en avoir conscience. D’autres encore, reprennent du poil de la bête.

Mais il est vrai que certains deuils finissent par transformer profondément une trajectoire de vie.

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Je suis Marie Brasseur

J’écris sur le deuil pour mieux comprendre ce qu’il transforme en nous et autour de nous.

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