Représentation d’un avatar numérique permettant de dialoguer avec une personne décédée grâce à l’IA

Parler aux morts grâce à l’IA : deadbots, avatars post-mortem et deuil

Les avatars : illusion technologique ou nouveau rituel du deuil ?

Si vous aviez la possibilité de parler à une personne morte, le feriez-vous ?

La question peut sembler étrange. Pourtant, elle est aujourd’hui bien réelle et d’actualité.

Certaines technologies permettent de parler aux morts grâce à l’IA. Désormais, il est possible de recréer la voix, le visage ou la manière de parler d’une personne décédée. Des applications proposent de dialoguer avec un chatbot entraîné à partir des messages, des vidéos ou des enregistrements laissés par quelqu’un avant sa mort.

Ces nouvelles pratiques interrogent profondément notre rapport à la mort, au deuil et à la mémoire.

Quand l’immortalité numérique recrée les personnes disparues

Je dois reconnaître que moi aussi, à plusieurs reprises, j’ai imaginé ce que cela ferait. Pouvoir entendre la voix de mon fils décédé. Le voir grandir. Lui parler autrement que dans mes pensées.

Mais cette idée s’accompagne aussi d’un certain malaise. Le désir de maintenir un lien émotionnel avec la personne disparue peut se mêler à un sentiment d’inconfort face à l’idée d’interagir avec un programme basé sur son identité numérique. Des recherches scientifiques récentes montrent d’ailleurs que cette ambivalence est fréquente chez les personnes qui utilisent ces technologies.

Et puis il y a ces applications capables d’animer d’anciennes photographies. Des visages figés depuis des décennies se mettent à cligner des yeux, à sourire, à bouger légèrement dans les scènes extraites de photos dans lesquelles ils étaient figés à jamais…

Je me suis parfois demandé ce que cela ferait de voir mes ancêtres s’animer ainsi. Les voir bouger dans le décor de la photographie, entendre leur voix, savoir ce qu’ils se disaient à ce moment-là, peut-être même converser avec eux. Un peu comme ces films d’époque restaurés, que l’on voit soudain reprendre vie à l’écran et que j’adore regarder.

Ces pensées peuvent surgir presque naturellement. Comme une envie de retourner dans le passé ou d’accueillir à nouveau les disparus dans le présent. Mais elles posent aussi une question plus profonde : qu’attendons-nous réellement de ces technologies ?

Cherchons-nous à retrouver les défunts… ou simplement à apaiser un manque ?

Certaines expériences sont particulièrement troublantes.

Dans le bouleversant documentaire coréen Meeting You, une mère rencontre ainsi une version virtuelle de sa fille décédée. L’objectif de cette reconstitution était de rendre la rencontre la plus réaliste possible : entendre sa voix, voir son visage, ressentir symboliquement sa présence.

Pour certaines personnes, ces expériences peuvent apporter un apaisement.

Dans le documentaire Eternal You (en Français : Avec toi pour toujours) réalisé par Hans Block et Moritz Riesewieck, une personne ayant utilisé un chatbot reproduisant la personnalité de sa compagne décédée raconte avoir discuté avec cette simulation pendant toute une nuit. Les réponses lui semblaient parfois étonnamment proches de ce qu’elle aurait pu dire de son vivant. Cela lui a donné l’impression d’un soulagement, comme si un poids se levait.

Ces expériences révèlent un besoin profondément humain : poursuivre la relation avec la personne disparue.

Est-ce nouveau de vouloir continuer à parler aux morts ?

Continuer à parler à une personne décédée n’est pas forcément un comportement nouveau, ni pathologique.

Beaucoup de personnes en deuil continuent à s’adresser intérieurement à leurs proches disparus : leur raconter leur journée, leur demander leur avis ou imaginer ce qu’ils auraient répondu.

Ce besoin de dialogue fait partie de la relation qui continue d’exister intérieurement.

Le sociologue Martin Julier-Costes, spécialiste des questions liées à la mort et au deuil, rappelle d’ailleurs que ce désir de dialogue avec les morts n’a rien de nouveau.

Comme il l’explique, les humains ont de tout temps cherché à maintenir un lien avec les personnes disparues : à travers les prières, les rituels, les récits ou les conversations intérieures.

En psychologie du deuil, cette idée est souvent décrite à travers la notion de « continuing bonds », ou liens continus : la relation avec la personne disparue ne disparaît pas complètement, elle se transforme et peut continuer à exister sous d’autres formes.

Nos échanges à ce sujet avec Martin Julier-Costes et ses observations faites depuis des années sur la thématique du deuil ont d’ailleurs largement alimenté le chapitre sur le deuil numérique que je développe dans mon livre Le deuil ne se tait pas.

Cela reste une machine

Il est cependant important de rappeler une chose essentielle. Lorsque quelqu’un dialogue avec un chatbot reproduisant la personnalité d’un défunt, il ne parle pas avec la personne disparue.

Il parle bel et bien avec une machine.

Ces systèmes sont parfois appelés deadbots, deathbots ou griefbots dans la littérature anglo-saxonne : des intelligences artificielles entraînées à partir des données laissées par une personne avant sa mort.

Certaines entreprises ou chercheurs parlent également d’avatars post-mortem, capables de simuler une conversation ou une présence numérique.

Cette machine a été nourrie avec des données : messages, vidéos, enregistrements vocaux ou traces laissées sur internet.

Mais il faut garder en tête qu’il s’agit toujours d’une simulation.

Et pourtant, notre cerveau et nos émotions peuvent facilement accepter l’illusion. Les entreprises qui développent ces technologies en sont parfaitement conscientes : c’est précisément cette capacité humaine à y croire qui rend ces outils si puissants… et qui explique aussi pourquoi ils sont aujourd’hui développés et commercialisés.

Les questions éthiques derrière les applications qui permettent de parler aux morts grâce à l’IA

Plusieurs inquiétudes sont soulevées par les experts et les médias qui se penchent sur ces nouveaux usages technologiques.

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(Deadbots, avatars post-mortem : quand l’IA nous permet de parler avec les morts)

Certaines applications proposent des conversations payantes avec des avatars numériques, encourageant les utilisateurs à prolonger l’expérience. Or, il ne faut pas oublier que les personnes en deuil sont souvent particulièrement vulnérables… Le deuil les bouleverse et parfois, les fragilise. Le besoin de réconfort et de consolation est là.

Ces solutions peuvent créer une forme de dépendance émotionnelle ou économique, voire des frustrations, quand l’application vous notifie que vous n’avez plus droit qu’à quelques questions avec le défunt.

Est-il acceptable de créer un marché autour du dialogue avec les morts ? Jusqu’où peut-on aller éthiquement ?

Ces questions commencent aussi à être discutées sur le plan juridique. Le nouveau cadre européen sur l’intelligence artificielle, l’AI Act, vise notamment à empêcher les technologies capables de manipuler ou d’exploiter la vulnérabilité des individus. Dans des situations sensibles comme le deuil, cette question devient particulièrement importante.

Quand l’intelligence artificielle invente le mort

Un autre problème apparaît lorsque l’intelligence artificielle produit des réponses inattendues.

Dans certaines expériences, les simulations ont généré des phrases troublantes ou incohérentes, par exemple en suggérant que la personne décédée souffre ou se trouve dans un endroit inquiétant. Pour les proches, cela peut provoquer une grande détresse, des doutes, des questionnements.

Car l’intelligence artificielle ne reproduit pas seulement des souvenirs. Elle peut aussi inventer. Mais jusqu’où ?

L’intelligence artificielle peut donc parfois brouiller la frontière entre mémoire et imagination.

D’autres manières de vivre son deuil

Avec l’immortalité numérique, l’homme a-t-il développé des outils concrets et accessibles pour permettre une certaine résurrection de nos morts?

Il existe pourtant depuis longtemps des manières symboliques de poursuivre la relation avec les défunts.

Penser à la personne disparue. Lui écrire une lettre.
Parler à voix haute.
Se rendre dans un lieu chargé de souvenirs.
Créer une œuvre ou un objet en sa mémoire, etc.

Exprimer ses émotions, parler du défunt, partager des souvenirs avec les autres.

N’existe-t-il pas d’autres solutions : par exemple, comme le dit dans le documentaire Quand l’IA permet de parler aux morts diffusé par la RTS, Rita Bonvin, infirmière en soins palliatifs et animatrice de cafés-mortels? Elle souligne si bien le fait que les cafés-deuil, les groupes de parole, la mémoire, et tant d’autres choses nous permettent de conserver des souvenirs chers, de les partager, de les répéter encore et encore tout en avançant dans notre deuil.

L’IA débarque avec ces nouvelles façons de poursuivre le dialogue, de continuer à voir et parler à nos défunts. Mais quel est son impact sur notre deuil ?

La mémoire humaine reste profondément symbolique

L’intelligence artificielle peut générer des images, des voix et des conversations. Mais ce qui aide réellement les personnes en deuil, ce ne sont pas seulement les technologies. Ce sont les récits, les symboles et les souvenirs.

Ne peut-on pas essayer d’en créer davantage ou d’en être conscients de notre vivant ?

Depuis toujours, les humains inventent des manières de continuer à faire vivre leurs morts : dans les histoires, dans les gestes, dans les lieux, dans la mémoire. La peur d’oublier est là et hante certains au point de développer ou d’utiliser des technologies pour se rassurer et se permettre de continuer à parler aux être aimés. Et cette envie reste profondément humaine.

Peut-être que ces technologies ne nous permettent pas réellement de parler aux morts… mais qu’elles révèlent surtout notre difficulté à accepter leur absence et à parler de notre deuil.

Le deuil ne se tait pas…

Pour aller plus loin

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Photo de Marie Brasseur, auteure

Je suis Marie Brasseur

J’écris sur le deuil pour mieux comprendre ce qu’il transforme en nous et autour de nous.

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