Loïs Denis est journaliste et vidéaste. Il est d’abord venu assister à l’une de mes rencontres d’auteur. Par la suite, il a lu mon livre consacré au deuil, ce qui nous a amenés à échanger autour d’un sujet qui m’a particulièrement marquée pendant mes recherches : le deuil numérique et les traces que nous laissons en ligne après notre mort.
À la suite de ces échanges, il m’a proposé d’intervenir dans une vidéo consacrée à cette question. J’ai accepté avec plaisir, car nos vies connectées transforment profondément notre manière de vivre le deuil et de garder le souvenir des disparus.
Dans cette vidéo, Loïs évoque notamment une projection qui interpelle : d’ici 2070, les profils de personnes décédées pourraient devenir plus nombreux que ceux des vivants sur Facebook, selon une étude de l’Université d’Oxford.
Cette perspective soulève une question simple, mais vertigineuse, que j’aborde dans mon livre : que deviennent nos traces numériques lorsque nous ne sommes plus là ?
La vidéo réalisée par Loïs Denis explore également cette question en profondeur et montre comment les réseaux sociaux deviennent progressivement des espaces où le deuil se vit aussi en ligne.
Les réseaux sociaux, nouveaux lieux de recueillement
Les réseaux sociaux n’ont évidemment pas été conçus pour accompagner le deuil. Ce n’était très certainement pas ce que les geeks de la Silicon Valley imaginaient lors de leur élaboration. Pourtant, ils sont devenus pour beaucoup des espaces où l’on vient se souvenir, écrire, partager ou simplement relire des publications, photos ou vidéos liées à un proche décédé.
Dans sa vidéo, Loïs Denis évoque même l’idée de « cimetières virtuels » pour décrire ces profils de personnes disparues qui continuent d’exister en ligne.
Certaines personnes continuent d’écrire sur le profil d’un proche disparu. D’autres y publient des souvenirs lors d’un anniversaire ou d’une date importante, ou simplement à des moments où les souvenirs sont plus présents.
Dans la vidéo de Loïs Denis, Daniëlle de Wilde explique par exemple qu’elle continue d’écrire régulièrement sur le profil Facebook de sa mère décédée. Elle s’adresse directement à elle, partage des souvenirs ou des moments importants de sa vie. Une manière, pour elle, de maintenir un lien qui, même transformé par l’absence, reste présent.
Ces plateformes deviennent ainsi des lieux de recueillement numériques, accessibles à distance et parfois partagés avec d’autres proches, mais aussi avec des personnes que l’on ne connaît pas forcément, ou uniquement de façon virtuelle.
Comme le mentionne le Dr Evelyne Josse, elles ne remplacent pas les rituels existants, mais offrent de nouvelles façons de les exprimer.
Le deuil numérique et les liens qui continuent
La vidéo aborde également un concept bien connu en psychologie du deuil : celui des liens continus (en anglais: continuing bonds), illustrés par l’intervention de Danielle de Wilde, qui parle de son expérience.
Pendant longtemps, on a considéré que faire son deuil signifiait se détacher de la personne disparue. Aujourd’hui, on comprend davantage que la relation ne disparaît pas totalement. Mais qu’elle peut se transformer.
Certaines personnes continuent de parler intérieurement au défunt. D’autres écrivent des messages, partagent des souvenirs en ligne ou marquent des moments importants, parfois même adressés à la deuxième personne du singulier.
Le numérique rend ces gestes visibles, publics. Les liens continus ne sont plus seulement intérieurs : ils peuvent devenir partagés.
Les deadbots : quand l’IA imite les défunts
Il y a également l’émergence des deadbots, ces intelligences artificielles capables d’imiter une personne décédée à partir de ses données numériques.
Messages, vidéos, enregistrements ou publications peuvent être utilisés pour entraîner un programme capable de reproduire la manière de parler ou d’écrire d’un défunt.
Pour certaines personnes endeuillées, ces outils peuvent offrir une forme de réconfort. Ils permettent parfois d’exprimer des choses restées en suspens.
Mais ces technologies soulèvent aussi des questions importantes, dont celles-ci :
- la personne décédée aurait-elle accepté cela ?
- que devient cet avatar numérique avec le temps ?
- à partir de quel moment parle-t-on encore à la personne disparue… ou simplement à un programme ?
Pour ma part, ces outils me fascinent autant qu’ils m’interrogent.
Les traces numériques : faut-il tout conserver ?
Le deuil numérique pose aussi une question plus concrète : que faire des traces laissées en ligne ? Ce que les anglo-saxons appellent le « digital legacy », autrement dit l’héritage numérique.
Photos, conversations, comptes sur les réseaux sociaux, abonnements ou fichiers stockés dans le cloud… notre présence digitale est souvent bien plus vaste que nous ne l’imaginons.
Cette réalité soulève aussi des questions nouvelles : qui peut accéder à ces comptes ? Qui peut décider de les fermer, de les conserver ou de les transformer en espace commémoratif ? Dans certains pays, des services juridiques et des assurances commencent d’ailleurs à accompagner les familles dans la gestion de cet héritage numérique.
Après un décès, les proches se retrouvent parfois confrontés à une nouvelle forme de tri.
Comme lorsqu’on ouvre une armoire ou que l’on parcourt des albums photo, il peut devenir nécessaire de décider ce que l’on garde… et ce que l’on laisse disparaître.
Ce tri digital n’est jamais simple, car derrière chaque donnée se cache un fragment de vie, parfois des découvertes…
Les réseaux sociaux peuvent-ils aider… ou compliquer le deuil ?
Dans certains moments du deuil, les réseaux sociaux peuvent offrir du soutien, permettre de partager un souvenir ou de se sentir moins seul face à la perte.
Mais ils peuvent aussi exposer les personnes endeuillées à certaines difficultés.
Les algorithmes ne distinguent pas toujours les moments sensibles. Une annonce de décès peut apparaître entre deux contenus légers. Une photo ancienne ou un souvenir peut surgir sans prévenir, parfois des années plus tard.
Ces situations peuvent prendre différentes formes :
- un souvenir automatique qui réapparaît dans le fil d’actualité
- une photo ancienne qui remonte sans que l’on s’y attende
- une notification liée à un anniversaire ou une publication passée
- un message laissé sur le profil du défunt, qui ravive l’émotion
- la photo de profil d’une personne décédée qui apparaît
Pour certains, ces rappels sont réconfortants. Pour d’autres, ils sont perturbants et peuvent raviver une douleur que l’on n’était pas prêt à affronter.
Les réseaux sociaux peuvent aussi créer une forme de pression invisible. Certaines personnes ressentent le besoin de publier, de répondre aux messages ou de réagir aux hommages laissés en ligne. D’autres préfèrent rester silencieuses ou s’éloigner de ces espaces pendant un temps.
Face à cela, chacun cherche son propre équilibre.
Conclusion
Le deuil numérique est une réalité de notre époque hyper connectée.
Nos messages, nos photos et nos profils ne disparaissent pas avec nous. Ils deviennent parfois des lieux de mémoire, des archives familiales ou des espaces de recueillement.
Ces traces peuvent apporter du réconfort. Elles peuvent aussi susciter des questions nouvelles sur la mémoire, la technologie et la manière dont nous choisissons de nous souvenir.
La vidéo de Loïs contribue à ouvrir cette réflexion. Elle rappelle surtout que nos vies numériques prolongent désormais notre présence bien au-delà de notre existence.
Et nous invite, peut-être, à nous demander : quelles traces souhaitons-nous laisser derrière nous ?
Pour aller plus loin
Si la question du deuil numérique et des traces digitales que nous laissons derrière nous vous interpelle, je vous propose également de lire :



