Deux petits garçons, illustration d’un article sur le deuil des hommes

Les hommes parlent-ils moins de leur deuil ?

C’est une question que je me suis beaucoup posée en écrivant Le deuil ne se tait pas. Elle figure d’ailleurs dans un des chapitres qui aborde le deuil des hommes.

Comment les hommes expriment-ils leur deuil ?

Pendant l’écriture de mon livre, j’avais recueilli davantage de témoignages de femmes que d’hommes. Autour de moi, peu d’hommes avaient montré le souhait de partager leur vécu face à la perte d’un être cher. Dans les groupes de parole, les femmes sont souvent majoritaires. Sur les réseaux sociaux aussi, les femmes semblent davantage prendre la parole autour du deuil, même si cette tendance varie selon les plateformes. LinkedIn, par exemple, semble faire exception. J’avais alors cherché à comprendre ce qui pouvait expliquer cette différence : l’éducation, les normes sociales, la difficulté à montrer sa vulnérabilité, cette injonction encore bien présente à être un homme fort et à continuer d’avancer sans broncher.

Mais récemment, en participant à une conférence et en découvrant plusieurs recherches consacrées spécifiquement aux hommes face au deuil, j’ai eu envie de revenir sur cette question: les hommes parlent-ils vraiment moins de leur deuil ?

Les hommes parlent-ils moins de leur deuil ? Vraiment ?

Si les hommes parlent si peu de leur deuil, qu’en est-il de Cicéron, Montaigne, Victor Hugo, Roland Barthes, Marcel Proust ou encore Albert Camus ? Autant d’hommes. Autant de pertes. Autant de manières de les raconter au fil des époques. Et cela n’a pas disparu avec les grands auteurs classiques.

En 45 avant J.-C., Cicéron est profondément bouleversé par la mort de sa fille Tullia décédée peu de temps après avoir donné naissance à un fils, et cherche notamment dans l’écriture une forme de consolation. En 1563, Montaigne perd son proche ami La Boétie, dont l’absence traversera ensuite son écriture. En 1843, Victor Hugo perd sa fille Léopoldine, âgée de 19 ans, et écrira certains des textes les plus célèbres de la littérature française sur le deuil. En 1977, Roland Barthes perd sa mère et commence dès le lendemain à consigner son chagrin sur de petites fiches, publiées bien plus tard sous le titre Journal de deuil.

Le deuil des hommes traverse aussi les œuvres de fiction. Autour de 1600, Shakespeare met en scène dans Hamlet un jeune homme profondément affecté par la mort de son père. Sa tristesse, sa colère et son désarroi occupent une place centrale dans la pièce. Mais son entourage lui reproche un chagrin qui semble se prolonger, un chagrin qui ne serait pas suffisamment « viril ». Il y a plus de quatre siècles déjà, le théâtre questionnait donc ce que l’on attend d’un homme face à la perte.

Plus de deux mille ans séparent Cicéron de Roland Barthes. Les mots face au deuil, eux, ont toujours été là, et le sont encore. Bien sûr, ces hommes ne représentent pas tous les hommes. Écrivains, philosophes, journalistes ou personnalités publiques, ils ont et avaient accès aux mots, à la création ou à des espaces permettant de rendre leur deuil visible. Cela ne nous dit pas entièrement comment, peu importe l’époque, la majorité des hommes vivaient le deuil dans l’intimité. Je ne doute pas que d’ici quelques années, nous aurons davantage de détails sur la façon dont les hommes expriment leur deuil à l’ère numérique. Mais tout cela montre au moins une chose : l’expression masculine du deuil n’est pas un phénomène nouveau.

Plus récemment, c’est Antoine Leiris, L’Homme étoilé, Christophe André, Joe Biden, Anderson Cooper ou encore Jérémie Renier qui a travers leurs mots, leurs dessins, podcasts, émissions ou encore films et documentaires ont rendu public le deuil, leur deuil parfois, des cheminements, une autre façon de vivre la vie ou encore une nouvelle vision de celle-ci. Ils ne sont pas les seuls. Je pense aussi aux chanteurs Nick Cave, Eric Clapton, Ben Mazué et bien d’autres qui ont écrit de magnifiques chansons exprimant leurs émotions face au deuil d’un proche. En fait, ce n’est pas compliqué de trouver des exemples d’hommes qui rendent leur deuil public, choisissent de parler de la mort, de faire parler d’autres de leur deuil et de ce qu’il laisse comme traces aux vivants.

Journaliste et chroniqueur, Antoine Leiris perd sa femme Hélène lors des attentats du Bataclan, le 13 novembre 2015. Leur fils n’a alors que 17 mois. Trois jours plus tard, il partage une publication sur Facebook, une lettre qui connaît un immense retentissement et donnera son titre à son premier livre Vous n’aurez pas ma haine. Quelques années plus tard, dans La vie, après, il poursuit le récit de cette existence désormais partagée avec son fils, entre l’absence de sa femme et la vie qui continue.

Joe Biden a lui aussi beaucoup parlé des deuils qui ont traversé sa vie. En décembre 1972, alors qu’il n’a que 30 ans, sa première épouse et leur fille, âgée de 13 mois, meurent dans un accident de voiture alors qu’elles étaient parties acheter un sapin de Noël. Leurs deux fils, Beau et Hunter, sont blessés mais survivent. Joe Biden plonge dans sa vie professionnelle. Plus de quarante ans plus tard, il perd Beau, âgé de 46 ans, des suites d’un cancer du cerveau. Dans Promise Me, Dad, il raconte notamment cette dernière année auprès de son fils, alors qu’il exerce les fonctions de vice-président des États-Unis et s’interroge parallèlement sur une possible candidature à la présidence. Quelques années plus tard, en 2021, il deviendra président.

Fin 2021, environ deux ans et demi après la mort de sa mère Gloria Vanderbilt, le journaliste de CNN Anderson Cooper commence à s’enregistrer seul alors qu’il vide son appartement new-yorkais. En triant les affaires de sa mère, mais aussi celles de son père et de son frère, morts des décennies auparavant, souvenirs et émotions resurgissent. Ces enregistrements donneront naissance en 2022 au podcast All There Is, entièrement consacré au deuil et lors duquel il dépose ses émotions et invite de nombreuses autres personnalités à partager leur vécu.

Plus près de chez nous, Christophe André apporte un regard professionnel mais tellement humain face au deuil. Psychiatre et psychothérapeute, il écrit depuis de nombreuses années sur nos émotions, nos fragilités et notre rapport à l’existence. Dans Consolations, il aborde notamment le chagrin, le deuil et ces moments où la vie nous confronte à ce que nous ne pouvons ni réparer ni effacer. J’aime particulièrement sa façon de mettre des mots simples sur des réalités complexes, sans chercher à les minimiser ni à les résoudre, mais toujours avec de la bienveillance. Il est d’ailleurs intéressant de l’entendre parler de sa propre génération d’hommes, à laquelle on a longtemps appris à ne pas trop montrer ses émotions ou ses faiblesses. Sa manière de parler aujourd’hui de vulnérabilité, de consolation, de maladie ou de peur vient, elle aussi, questionner cette représentation d’une parole émotionnelle qui serait moins accessible aux hommes.

L’Homme étoilé, infirmier d’origine belge en soins palliatifs, dessine depuis plusieurs années des histoires inspirées des personnes qu’il accompagne en fin de vie. Dans ses albums, la mort est là, parfois toute proche. Mais la vie, les liens, la légèreté et la tendresse aussi. Dans son tout dernier ouvrage, Le soleil va se lever, paru en août 2026, il va cette fois à la rencontre de personnes qui, chacune à leur manière, interrogent notre rapport au deuil et à la perte. Son regard se tourne davantage vers ceux qui restent et les différentes façons de continuer à vivre avec l’absence. J’ai eu l’occasion de le rencontrer et de l’écouter parler de son travail. Il dégage une douceur assez incroyable, que l’on retrouve dans ses planches, dans les couleurs et la lumière de ses dessins et dans sa manière si personnelle de raconter la fin de vie. Sans éluder la mort ni ce qu’elle peut avoir de difficile, il parvient à en parler avec beaucoup de tendresse, d’humour et d’humanité. Si vous en avez l’occasion, ne vous limitez pas à ses ouvrages : allez aussi l’écouter.

Les hommes et les femmes sont-ils si différents face au deuil ?

Avons-nous une vision trop étroite du deuil ?

C’est justement l’une des questions que je me suis reposée récemment après avoir assisté à une conférence d’Emmanuelle Zech et Camille Boever, chercheuses à l’UCLouvain en Belgique, et découvert plusieurs de leurs travaux sur les différences entre hommes et femmes face au deuil.

Leurs recherches m’ont particulièrement intéressée parce qu’elles font écho à ce que j’avais moi-même constaté en écrivant Le deuil ne se tait pas : les femmes sont davantage présentes lorsqu’il s’agit de participer à des recherches sur le deuil, comme elles l’avaient été lorsque j’avais lancé mes propres appels à témoignages.

Dans une revue consacrée aux méthodes utilisées dans la recherche sur le deuil, Emmanuelle Zech, Charles-Antoine d’Heilly et Camille Boever se sont justement penchés sur cette surreprésentation féminine. En analysant 33 études portant sur les différences de genre face au deuil, ils interrogent notamment la manière dont le recrutement des participants et les méthodes utilisées peuvent influencer ce que nous savons ou pensons savoir du deuil des hommes.

Une autre étude internationale, publiée en 2025 et à laquelle Emmanuelle Zech et Camille Boever ont également contribué, a comparé 244 hommes et 244 femmes endeuillés en Belgique, au Canada et en Espagne. Les hommes y rapportaient en moyenne moins de symptômes de deuil et moins de croissance post-traumatique (c’est-à-dire une capacité à rebondir, une transformation positive). Mais ces résultats invitent eux aussi à la nuance : notre manière de mesurer le deuil pourrait ne pas saisir avec la même facilité toutes les façons de le vivre et de l’exprimer.

Et c’est là que la question devient particulièrement intéressante.

Pendant longtemps, les recherches sur le deuil se sont beaucoup intéressées à la verbalisation de la souffrance, à l’expression des émotions et à la recherche de soutien. Sans forcément nous en rendre compte, nous avons peut-être fini par associer le fait de vivre son deuil, de le laisser « s’exprimer », au fait d’en parler.

Non, le deuil ne se tait pas, et ce n’est pas moi qui vais dire le contraire. Mais, il ne s’exprime peut-être pas toujours avec des mots.

Certaines personnes ont davantage besoin d’agir que de parler. D’autres recherches consacrées au deuil masculin décrivent en effet plus fréquemment chez les hommes des stratégies dites instrumentales, c’est-à-dire davantage tournées vers l’action, la réflexion, les activités concrètes ou la résolution de problèmes.

Cette place de l’action dans le deuil des hommes est également abordée par le psychiatre Christophe Fauré. Dans Vivre le deuil au jour le jour, il consacre une partie au « deuil au masculin », où il évoque notamment un deuil qui peut être plus silencieux et solitaire, mais aussi davantage tourné vers l’action. Une autre façon, finalement, d’exprimer ce qui ne passe pas nécessairement par les mots.

À l’autre extrémité se trouve un deuil dit plus intuitif, où l’expression et le partage des émotions occupent davantage de place. Il ne s’agit surtout pas de dire que le premier serait masculin et le second féminin. Loin de moi cette façon de mettre les choses ou concepts dans des cases. Je rejoins la pensée que nous nous situons tous quelque part entre ces différentes façons de réagir et pouvons d’ailleurs passer de l’une à l’autre, comme nous pourrions passer du silence au besoin de parler de notre deuil au premier inconnu croisé dans la rue. Tout comme nous pourrions aussi avoir besoin de faire quelque chose lorsque les mots ne viennent pas.

Quand faire devient une façon de vivre son deuil

Le témoignage récent de Jérémie Renier en donne une illustration particulièrement intéressante sur ce besoin qu’ont certains de faire alors qu’ils sont chamboulés par une perte.

Quelques années après la mort de son ami Gaspard Ulliel, l’acteur est parti en Arctique avec l’aventurier Loury Lag. De cette expédition est né le documentaire D’un monde à l’autre. Il explique avoir ressenti « ce besoin inconscient de me confronter à la mort pour reprendre goût à la vie ».

Cette phrase m’a beaucoup interpellée.

Ici, le deuil passe par le corps, le froid, l’effort, le déplacement voire le dépassement de soi. Par une confrontation très concrète à ses propres limites, Jérémie Renier fait face à la fragilité de la vie. Vu de l’extérieur, partir marcher ou relever un défi extrême peut parfois ressembler à une fuite. Comme le fait de se lancer dans un projet ou se noyer dans le travail.

Cela peut l’être. Mais pas nécessairement.

L’action peut aussi être une manière de traverser la perte, de la laisser s’exprimer. Personnellement, j’ai eu besoin de marcher tous les jours après la perte de mon bébé, alors que mon mari accumulait les marathons dans différents pays.

Courir, écrire, dessiner, travailler, créer, construire, s’engager : autant de façons possibles de donner une forme à un deuil qui vient précisément de bouleverser tous nos repères. Quelle est la réelle différence entre faire son deuil et vivre son deuil ?

Le deuil des hommes reste-t-il soumis aux attentes des autres ?

Dans Le deuil ne se tait pas, Yannick, un père endeuillé, me racontait cette discussion avec un commerçant de son village suite à la mort de son fils. Celui-ci lui avait dit : « Cela doit être dur pour votre femme. »

Mais pour lui ? Tout était rentré dans l’ordre ?

Ce genre de situation vécue par d’autres pères endeuillés raconte quelque chose de cette place encore souvent attribuée aux hommes : celle de celui qui doit rester debout, soutenir, protéger, prendre sur lui, assurer, gérer ses émotions. Quelles sont les attentes des autres face à un deuil ? Que l’on soit homme ou femme, la question n’est donc probablement pas de choisir entre deux affirmations : en parler ou ne pas en parler.

Passer à autre chose rapidement ?

Il s’agit plutôt de comprendre comment on en parle, quand on parle, à qui, et sous quelle forme on parvient à exprimer ce que l’on traverse. Homme ou femme.

Victor Hugo a écrit le deuil.

Roland Barthes a consigné son chagrin.

Antoine Leiris l’a rendu public sur les réseaux et puis en a écrit des livres.

Anderson Cooper en a fait un espace de conversation à la fois intime mais écouté à grande échelle.

Picasso l’a peint.

Shakespeare l’a mis en scène au théâtre.

L’Homme étoilé dessine les contours de la mort, ceux qui l’approchent et aborde ainsi le deuil qui arrive.

Ben Mazué le met en paroles et en musique.

Jérémie Renier est parti dans l’Arctique se retrouver.

Et tant d’autres hommes endeuillés parlent, pleurent, écrivent, créent, travaillent, courent, s’engagent ou restent silencieux face à leur deuil.

Existe-t-il une manière masculine de vivre le deuil ? Bien sûr, les normes sociales influencent notre rapport aux émotions et la façon dont nous nous autorisons à les montrer. La culture, l’éducation, les moyens de communication et l’époque dans laquelle nous vivons aussi.

Mais après avoir écrit cet article, je me demande si la question est vraiment de savoir si les hommes parlent moins de leur deuil. Peut-être devrions-nous plutôt nous demander comment ils l’expriment et si nous savons reconnaître toutes les formes que cette expression peut prendre.

Depuis la sortie de Le deuil ne se tait pas, j’ai reçu de nombreux retours de lecteurs masculins. Certains appartiennent justement à des générations d’hommes que l’on a peu encouragés à parler de leurs émotions. Pourtant, ils m’ont raconté ou écrit sur leur père, leur mère, leur femme, leur enfant, sur ce que certains passages de mon livre avaient réveillé ou simplement mis en mots pour eux. De magnifiques échanges que je n’avais pas du tout anticipés.

Ceci ne permet évidemment pas de tirer une conclusion sur la manière dont les hommes vivent leur deuil. Ne faisons pas de généralité. Mais, par contre, cela a fait évoluer mon propre regard.

Je suis aujourd’hui convaincue que le deuil touche les hommes tout autant que les femmes. Ce qui diffère peut-être davantage, ce sont les façons de le montrer, de le raconter, de le partager ou de le garder pour soi.

Et cela pose aussi une question pour les générations qui viennent. Quelle place laissons-nous aujourd’hui aux petits garçons pour exprimer leur tristesse face à une perte ? Leur permettons-nous d’en parler, et pourquoi pas de pleurer, mais aussi de trouver leur propre façon de montrer ce qu’ils ressentent, sans leur apprendre trop tôt qu’il faudrait être fort, retenir ses larmes ou passer à autre chose par rapport à un deuil, quel qu’il soit ?

Cicéron écrivait déjà son chagrin il y a plus de 2 000 ans. Aujourd’hui, certains hommes le partagent en ligne, l’écrivent, le dessinent, le chantent, le racontent dans un podcast, partent marcher ou trouvent d’autres manières encore de vivre avec l’absence et de la laisser s’exprimer.

Le deuil des hommes n’est peut-être pas aussi silencieux que nous le pensons. Encore faut-il savoir l’écouter autrement.

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Photo de Marie Brasseur, auteure

Je suis Marie Brasseur

J’écris sur le deuil pour mieux comprendre ce qu’il transforme en nous et autour de nous.

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